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"Territoires" : tribune libre de Jean-Jacques Fouché

TERRITOIRES ?         J. J. Fouché     / 20 juillet 2020

Écrire avec un pluriel, prononcer avec un accent (de préférence du midi), c’est tendance.

Parfois il s’agit d’une région, d’un pays, jamais d’une ville et encore moins d’une cité.  Un territoire est situable sur une carte, l’Alsace, la Beauce, la Bresse, La Camargue, le Val de Saône, le Vercors, les Gorges du Tarn… Ces « sites » remarquables pourraient-ils être des territoires ?

Il n’y a pas, à ce jour, de territoires dans la République française et on peut demander à quoi est utile un ministère des territoires ?

Il y a des institutions, un cadre administratif et politique qui règle la vie quotidienne de la population française et étrangère résidant sur le territoire national de la République, mais « territoire national » n’est pas une institution.

Nos institutions, esquisse d’un panorama :

Il y a des communes (les paroisses de l’ancien régime) avec mairies, clochers, écoles, monuments aux morts, un conseil municipal élu par le corps électoral et son maire élu par les conseiller municipaux.

Il y a des agglomérations ou regroupements de communes (le Grand ceci ou cela) avec une assemblée délibérante (ses membres sont des élus désignés à l’intérieur des conseils municipaux) et un exécutif.

Il y a des cantons (regroupements de communes) et des départements (regroupements de cantons) avec des conseillers départementaux (une assemblée délibérante élue et un exécutif).

ll y a des régions (regroupements de départements) avec un Conseil régional et des conseillers régionaux élus (une assemblée délibérante et un exécutif). Les régions bénéficie du concours d’un Comité économique, social et environnemental dont les membres sont issus et désignés par leurs associations, groupements professionnels, syndicats.

Il y a des parlementaires (élus de la nation) : des députés (élus par département dans des circonscriptions regroupant des cantons), et des sénateurs élus dans les départements par un « collège électoral » composé d’élus locaux et de « Grands électeurs » désignés par les conseils municipaux. Les parlementaires exercent un mandat législatif et de contrôle du Gouvernement. Ils sont aussi « porte paroles », animateurs et experts intervenants dans leur zone d’élection et d’influence.

Il y a des représentants de l’État et d’abord des préfets de régions et de départements ; rattachés au ministère de l’intérieur, ils représentent le Gouvernement et l’ensemble des ministères. Ils dirigent les services de l’État dans les régions et les départements : directions régionales et départementales de l’agriculture, du commerce, de la culture, de l’industrie, de la santé, de la sécurité (Gendarmerie, Police et Douanes, pompiers) des sports, du tourisme, du travail, des routes et des canaux… Ils sont assistés ( ?) par des sous-préfets d’arrondissements.

Les services, ministères « régaliens » de l’État ont leur mode d’organisation : les Régions et Zones de Défense ; les frontières maritimes ; les Cours d’appel du ministère de la justice et l’ensemble des fonctions judiciaires ; les tribunaux administratifs hiérarchiquement rattachés au Conseil d’État (composé de fonctionnaires) ; les Académies avec recteurs et inspections pour l’Éducation et les universités.

Des initiatives et interventions politiques ont compliqués les « choses », les ressorts des élections et des administrations peuvent (euphémisme ?) ne pas se superposer.   

Le « mille feuilles » de la République fonctionne sans que nous ayons pu voir un horizon des « territoires », à l’exception du territoire national qui définit, pour les natifs, la citoyenneté.

Mais voilà qu’il y a des territoires repérables par des pratiques culturelles (sans traduction administrative) : les langues et les accents, les pratiques alimentaires et culinaires : celles de la cuisson au beurre, à l’huile - elles sont diverses et régionales -, à la graisse d’oie, au saindoux, à la graisse de bœuf ou de cheval, de la cuisine aux vins (blanc ou rouge), à la bière, au vinaigre, au lait (de divers animaux).

De fait il y a autant de territoires que de cépages, de vins et de fromages. C’est une affaire de rites religieux, de fêtes foraines, de frairies, de carnavals, de pratiques et de  compétitions sportives, de matchs de foot et de courses de vélos, de pratiques artistiques, de musiques, de spectacles, de théâtres, de sociétés de chasse, de concours de boules et de pêche à la ligne….

Territoire est un concept culturel. Ce n’est pas une entité administrative ou politique. Ce concept a une histoire particulière (ou en propre), c’est un identifiant.

Rassembler une communauté sur son territoire (le « chez nous » ; « nous sommes d’ici ») divise et exclue celles et ceux qui n’en sont pas (de « souche » ) ou ne s’y reconnaissent pas (de choix). Un territoire a des frontières culturelles, sociales, linguistiques, politiques et parfois administratives lorsqu’il s’agit d’accueillir, d’intégrer des « venus d’ailleurs », des « pas de chez nous ».

La communauté sur son territoire accepte (parfois ?) d’autres membres à la condition (pas ou peu négociable) que l’étranger adopte et s’adapte culture et langue. Le « chez nous » devient obsessionnel lorsqu’une communauté (ou mouvement politique) veut imposer à l’autre qu’il renonce à une part de son identité…

La notion de territoire a une histoire liée aux périodes où le pouvoir en fait la promotion pour nier ses impasses et ses insuffisances. Le panorama confus des institutions invite à une redéfinition d’institutions, une approche actualisée qui privilégierait les fondements de la République et les pratiques démocratiques du débat. 

Les départements, le Conseil d’État datent des débuts du XIX° siècle…faut-il les maintenir tels ? Ou envisager une grande « lessive » qui permettrait d’inventer un nouveau visage de la République ? Et si cette nouvelle forme institutionnelle devenait fédérale (comme les pays autour du nôtre) serait-ce une calamité ou un bienfait ?  

Le mot « territoire » (le concept) est-il le mieux approprié pour un changement ? Il contient une mauvaise manière ! L’idée que « la terre ne ment pas » ferait-elle son retour ? Elle eut son heure sous la férule du régime lié à l’occupation nazie en France ; ce moment du déshonneur dans l’Histoire de la Nation française.

Alors « territoire » ?

Né le 17/12/1940, Jean-Jacques Fouché est à l’origine professeur de philosophie. Après avoir dirigé, succédant à Francis Jeanson, la Maison de la culture de Chalon sur Saône de 1971 à 1983,  il a travaillé à la rénovation du Musée de l’air et de l’espace (Le Bourget), avant d’être nommé inspecteur général au Ministère de la Culture.

A  partir de 1994, il est chargé de la préfiguration du Centre de la mémoire d’Oradour-sur-Glane, dont il a été le premier directeur, en assurant l’ouverture en 1999. Il est d’ailleurs l’auteur du catalogue de l’exposition permanente.

Auteur, il a signé des ouvrages historiques, et notamment "Oradour, la politique et la justice" ( Editions Lucien Souny, 2004) et "Oradour" ( Editions Liana Levi, 2001).

Il coule  désormais une retraite  active, à Chalon sur Saône , où il reste un observateur avisé et critique,  au bon sens du terme,  de la vie publique locale et nationale .